

La boussole de l'intuition
Eva Marie GOLDER
22 novembre 2025
"L'intuition"
Eva-Marie Golder
Sète novembre 2025
introduction
En tant que praticiens, nous sommes quotidiennement confrontés aux moments d'étonnement: ceux que vivent nos patients, lorsqu'ils retrouvent une bribe de souvenir ou quand ils font le lien entre une situation et leur tendance à répéter encore et encore les mêmes impasses; et puis ces moments de trouble que nous vivons nous-mêmes. Car nous sommes tout aussi bien confrontés régulièrement à nos propres réactions qui nous poussent, parfois très brutalement, à faire une intervention qui était tout sauf prévue. Ni nous ni notre patient ne pouvons, sur le moment, dire d'où nous est venue cette chose étrange qui semble faire comme un écart avec le cours de l'échange. C'est réjouissant, parfois, mais pas toujours. Certaines prises de conscience laissent un goût amer - pourquoi ai-je mis tant de temps pour le découvrir ? pour l'un - ou une grande perplexité, pour l'autre - mais qu'est-ce qui m'a donc pris de dire cela ? Les deux étonnements ont cette faculté de nous laisser entrevoir une fois de plus que notre conscient n'est pas seul maître à bord, bien au contraire.
Tout au long du texte, il sera question de ce qui précède et anticipe l'acte et la parole et qui donne structure à ce qui est énoncé. Peu de questionnements ont probablement eu autant de réponses, toutes différentes les unes des autres. Il y a cette légende de l'ange qui vient à la naissance poser son doigt sur la bouche du bébé en lui faisant le signe du "chut" et qui lui donne l'empreinte du doigt au-dessus de la lèvre supérieure, en lui disant : "avant, tu savais tout, maintenant tu dois oublier". Il y a la théorie de Socrate de la réminiscence, qui affirme que la connaissance habite l'homme d'emblée et qu'une maïeutique appropriée la ferait revenir en mémoire, comme c'est le cas de l'esclave dans Ménon de Platon. Freud parle de ce phénomène, Lacan en parle. Ce sont les fondements de leur théorisation. Il faudra y revenir.
Toutes les théories, si différentes soient-elles entre elles, donnent une épaisseur à ce qui se vit, une épaisseur spatiale et temporelle, entre un avant et un après, un dessous-dessus, un devant- derrière. Ce sont des dimensions que l'homme du XXIe siècle oublie, tant il vit dans un présent sans épaisseur, anhistorique. Or l'histoire nous a construits et nous léguons à nos descendants l'histoire que beaucoup d'entre nos contemporains éprouvent comme un présent ponctiforme, sans conséquences. Non point qu'on nous épargne les mises en garde, mais elles sont récusées comme quelque chose qui n'a pas d'importance. Pis, beaucoup les ignorent, parce qu'elles ont un relent d'apocalypse.
L'étonnement que vivent nos patients est lié à la redécouverte de l'épaisseur de leur existence, et l'étonnement que nous ressentons nous confirme l'importance de créer une sorte d'espace vide en nous-même qui laisse place à quelque chose que je nommerais pour l'instant une résonance commune avec la parole du patient. "Trouver ce qu'on cherche n'est pas assez, il faut chercher l'inattendu", dit Carlo Ginzburg dans une conférence aux masterclasses de Blois de 2025, retransmises sur France Culture le 26/07/25. Pour qu'une résonance puisse avoir lieu, il faut un espace qui puisse entrer en vibration. C'est l'inattendu de notre réponse qui nous parle du sujet que nous écoutons et qui produit pour lui un déplacement en retour. Et c'est notre silence qui lui aménage une place pour parler. Dans la même conférence, on pose la question à Ginzburg de savoir s'il s'agit d'intuition, lorsqu'il tombe par hasard sur des éléments d'histoire nouveaux et essentiels (il parlait de ses recherches sur la persécution des sorcières). Sa réponse est nette : non, ce n'est pas une intuition, c'est un profond désir d'aller à la recherche et c'est le hasard qui produit la rencontre.
L'étonnement est double pour moi, en écoutant cette émission de radio, en ce sens que le nom de Ginzburg ne m'était pas inconnu. J'avais lu les magnifiques histoires et le roman autobiographique (le piccole virtù, Lessico famigliare) écrites par sa mère, Natalia Ginzburg; je savais que son fils était un grand historien, mais je n'avais jamais rien lu de lui. Mais de là à entendre ce qu'il abordait, je ne m'y attendais pas. Ce qui se déroulait en moi au moment de l'écouter, illustrait le thème même de sa conférence. Deux points ressortaient particulièrement de son exposé : sa réponse, d'abord, à la question "avait-il une intuition ?". Elle était claire : l’intuition n'est pas nécessairement un pressentiment, mais elle guide nos recherches, un peu à l'aveugle parfois ; il dit avoir plutôt été mû par un désir intense, parce qu'il sentait qu'il devait aller fouiller dans les archives sur les procès contre les sorcières. Bien sûr que le lien avec son père lui est apparu comme évident, ce Leone Ginzburg mort à Rome dans les prisons de la Gestapo, quand lui-même avait cinq ans. Peut-être que la direction que nous empruntons, quand nous nous mettons en quête, est déterminée par le désir d'en savoir plus et est délibérément choisie, mais même pas toujours. Pour moi, dans ce moment précis d'écouter l'émission, c'était le thème de l'intuition qui me préoccupait, pas l'"inattendu". Ce mot, contenu dans son titre, a juste éveillé ma curiosité. La deuxième surprise, à l'écouter, est due à une citation. Parlant de la méthode, il insiste sur le fait que "la méthode est la voie qu'on peut nommer une fois qu'on l'a parcourue", citant Marcel Granet, le grand chercheur sinologue qui rappelle l'étymologie grecque du mot, signifiant "cheminement" et "après". Bon, le français est fourbe, puisqu'il transforme le sens temporel en un sens spatial : "courir après" dit l'inverse du "découvrir le chemin après l'avoir parcouru". Le sens que lui donnent Granet et Ginsburg confirme ce que je ressens à chaque fois qu'on me demande une méthode pour travailler sur un cas, à savoir un sentiment d'inutilité face à la demande de technique. Ce type de technique, de méthode qu'on demande, ferme l'accès à l'étonnement.
exemple clinique
Un exemple clinique peut être utile pour clarifier la direction que je souhaiterais donner à cet exposé : Il s'agit d'un garçon de 14 ans qu'on me demande de rencontrer dans le cadre d'une présentation de malade dans un hôpital psychiatrique. Il y vient en dispensaire et pose de sérieux problèmes : refus de dormir dans son lit, déscolarisation, violences explosives, consommation d'écrans quasi permanente. L'entretien avec lui est extrêmement difficile, se tire en longueur. Dans ces situations, pour surmonter ce blocage, je choisis volontiers le squiggle de Winnicott, pour alléger le face-à-face vécu de manière persécutive. Parfois, pas toujours, cela permet de détendre l'atmosphère. L'enfant découvre qu'on peut dire sans parler.
On ne peut pas, en tant qu'humains, ne pas s'adresser. Même dans un désert relationnel tel que le vit D, il y a une adresse, ne serait-ce que sous forme de réticence, au sens bleulérien. Ce qui est plus problématique c'est l'adresse d'une demande à quelqu'un. Je dirais que la seule demande qui m'est faite, cette fois-ci, est celle de le laisser partir. Durant les trois quart d'heures d'entretien, je fais ce que je peux pour le solliciter, mais en vain, ou peut-être pas tout à fait. Si l'adresse directe est pauvre, ce qui résonne entre nous durant le squiggle, est important.
Cela m'oblige à préciser les modalités de ce que j'appelle "se mettre à disposition". Ce sont les travaux de Winnicott qui sont au plus près de cette forme de disponibilité, puis ceux de Bion, de Bergès. Mais quand il n'y a pas de demandé ?
Voyons le développement : le principe est donc que je commence par faire un gribouillis en demandant à l'enfant d'en faire quelque chose. Puis, c'est à son tour de me faire un gribouillis que j'interprète avec un dessin. Ainsi de suite.
1 Moi - D La première réponse est une pure réduplication: un gribouillis, me dit-il

Le gribouillis rouge reprend les formes du vert en miroir. En écho, en quelque sorte
2 D - moi une fleur

Dans le deuxième dessin, le rouge reprend ma suggestion: une re-réduplication (le trait fin) puis un petit écart, quand je lui donne un feutre plus épais:
c'est un essai d'introduire un élément de "réalité" de ma part.
3 moi - D Il répond avec une sorte d'animal, une chimère, dit-il.

Pour le troisième, je simplifie le gribouillis. Il y répond en enfermant mon gribouillis au centre par deux éléments. La forme du vert est reproduite en rouge : en bas la ligne ondulée et en haut un "toit" arrondi. C'est une réduplication plus élaborée. La forme devant est plus proche de ma "suggestion" la forme derrière un peu plus éloignée de la forme verte. Cette invention me semble cerner sa problématique essentielle : contenir ce qui lui échappe, mais donner à l'ensemble un nom qui souligne la frayeur. Je lui demande de m'expliquer.
EMG : RacontezD : Une chimère.EMG : oui, Trois (allusion au chiffre que j'écris sur le dessin)…Alors, où est-ce que vous avez entendu parler de chimère
D : Euhhhh…..Dans un jeu vidéo quand j’étais petit.
EMG : Oui, qu’est-ce que c'est, c’est une histoire ?
D : MMhh non…
EMG : Vous vous rappelez l'histoire ?
D : Euh non!..... C’est pas que je m’en rappelle pas c'est jusque.. euh…je… j'ai pas envie de le sortir…, c'est pas que je me souviens plus, c’est juste que je veux le laisser le souvenir dans la case des souvenirs.
EMG : C'est un souvenir… D : Oui, c’est le mot chimère, je sais l’origine…de où j’ai entendu le mot chimère, je veux laisser ce souvenir dans (il accentue ce mot) les…dans mes souvenirs.
EMG : C'est un souvenir que vous laissez dans les souvenirs.
D : Oui
EMG : Alors, est-ce que c'est comme le sketch du mercredi : "laissons le sketch dans le mercredi, on n'en parle pas" et là c'est "laissons la chimère dans le souvenir, mais n'en parlons pas." (il m'avait répondu cela quand je lui demandais de préciser ce qu'il faisait dans les ateliers de sketch à l'hôpital de jour)
D : oui
EMG : D'accord. Alors, eh ben, c’est à vous.
Silence 1 minute 5s. Bruit de papier que l’on déchire et de feutre
Il traite le dessin exactement comme il traite certains mots dans ses phrases, des mots rares qui sont coincés dans l'entretien comme autant de bombes qui pourraient exploser. Ce ne sont pas des mots adressés dans le sens d'un désir d'échange. Ce sont des mots qui existent, qui l'habitent, qui probablement le menacent. "Le laisser dans les souvenirs"c'est remettre le couvercle dessus.
En tout cas, le gribouillis suivant est très contrôlé : une forme fermée sur elle-même avec quatre excroissances. J'en fais un oiseau avec des griffes exagérées
4 D-moi j'en fais un oiseau aux griffes énormes
quelques références iconiques: (exposition "Figures du fou", Louvre 2024)
les griffes, la chimère, en rapport avec les dessins 2 et 3
5 moi-D A mon oiseau, il répond avec un nouvel enfermement de ma forme. Concours de tondeuses, dit-il.
Cela m'évoque une gamelle de chien, une arène, une centrifugeuse, tout à la fois. Il me dit que c'est un concours de tondeuses avec les spectateurs sur les gradins (il faut dire que précédemment, il m'avait dit que les seuls conflits avec ses copains en classe tournaient autour de ses cheveux, soigneusement gominés, une surface droite comme un gazon tondu à 5 cm en haut du crâne, et dont il dit que les boucles sont naturelles, mais que les copains voudraient vérifier parce qu'ils ne le croient pas.)
D : Elles tondent tout les, tout, toutes les tondeuses à gazon toutes tondent le même gazon y a y a un gagnant et un perdant c’est ex aequo.
Les assonances s'entendent presque comme un tourbillon qui, comme le contenu de la phrase précédente, faisant tourner les éléments de la phrase sur eux-mêmes. Tout est "ex æquo", tout est identique, gagnant et perdant sont indifférenciables. C'est une tentative d'éviter les jaloux, mais laisse apparaître les éléments montrant qu'il s'agit de régler une situation potentiellement conflictuelle, persécutive.
C'est elle qui lui permet cette phrase énigmatique et trop éloquente en même temps : Parce que je préfère que les gens vivent de leur compagnie plutôt que de plutôt que de jalouser une autre personne.
6 D-moi une chaise longue
De plus en plus perplexe, je me demande comment je vais répondre à ce spectacle qui n'est pas un spectacle et qui annule même les contraires. Je me décide finalement à répondre à ce que j'interprète comme une cuiller à bouillie perdant quelques gouttes, avec une chaise longue.
Je ne demande jamais de savoir avant la rencontre quelle est l'histoire de l'enfant que je vais rencontrer. L'effet miroir qui préside à une telle rencontre me fait, après quelque hésitation, lui dessiner cette personne dans une chaise-longue, avec ses bouclettes.
Quelle ne fut alors ma surprise d'apprendre, dans la discussion après l'entretien, que ses journées, et même ses nuits, se passent effectivement de préférence sur le canapé. Il est jour et nuit sur écran et ne veut pas dormir dans son lit. La crainte de se laisser aller au sommeil, et donc, potentiellement, aux rêves, est bien trop grande. C'est un jeune bourré aux médicaments.
7 moi-D un drôle d'animal
Sa dernière réponse à mon gribouillis est cette espèce d'ectoplasme qui, peut-être en miroir avec mes lunettes, porte des yeux-lunettes et qui est pourvu d'espèces de pseudopodes. L'informe, ou la Gorgone, avec quelque chose tout de même allant vers l'extérieur entre les deux yeux.
C'est plutôt cauchemardesque. C'est probablement cette proximité qu'il devine avec ce que j'aurais pu supposer de sa vie qui a conditionné ce que j'appellerais une imploration : "oui laissez-moi partir, s'il vous plaît".
Pour autant, on ne peut pas dire qu'il s'agit là d'une demande. Le plus proche de l'objet pour prendre distance par rapport à la Chose sont probablement ses quelques mots qui lui sont particuliers: les boucles, la chimère, les souvenirs, la tondeuse. Mais ce sont plutôt des supports à persécution.
image de la Gorgone
analyse des dessins:
Le déroulement de cet échange dessiné est à la fois classique et surprenant. La réponse numéro 1 à mon gribouillis est fréquent chez les enfants. La proposition informe crée un trouble chez quelqu'un qui ne connaît pas cette pratique, et même ceux qui s'amusent régulièrement à ce jeu, ont tendance à rester très près de la forme du gribouillis qui leur est proposé au départ. C'est en revanche la persévération dans le recouvrement-imitation qui est plus préoccupant. Certains enfants ne réussissent absolument pas à se décoller de cette forme informe et la recouvrent à chaque fois sans l'interpréter et sans pouvoir rien associer en termes de représentation. Selon l'âge, c'est un sérieux signe de psychose.
Son deuxième dessin est intéressant. Il a reçu mon message qui l'encourageait à interpréter, mais le geste reprend les éléments de mon gribouillis à gauche et fait varier les éléments à droite. L'espace du trouble s'agrandit pour lui et lui permet en même temps de parler, sans mots, d'abord, puis en explications. C'est là que nous devons rester prudents dans nos réponses, pour ne pas déclencher un délire. Je reprends donc essentiellement ses commentaires en lui demandant de préciser, sans cependant aller plus loin. Il s'écarte de la règle de gribouiller n'importe quoi, certainement trop dangereuse pour lui.
Je lui réponds par un oiseau qui a des griffes exagérées, lui disant ainsi indirectement que j'ai entendu qu'il cherche à conjurer un danger. Je pense à la figure mythologique du Griffon.
Sa réponse est énigmatique, si ce n'est que cela lui permet de préciser une problématique, là encore sous forme mystérieuse. Cette chose qui m'évoque une gamelle de chien avec sa pitance ou une centrifugeuse est en fait une arène dans laquelle se déroule un concours de tondeuses où tout le monde gagne ex aequo. Mes éléments d'association tournent autour de "tondeuse" en rapport avec sa chevelure soigneusement tondue du côté et bouclée et tondue à plat à hauteur contrôlée sur le crâne, mais aussi autour de "ex aequo", sa problématique du "pareil" et du "pas de jalousie" à laquelle il a donné cette formule : Parce que je préfère que les gens vivent de leur compagnie plutôt que de plutôt que de jalouser une autre personne. Comme une forme d'autisme.
Là encore, je ne fais que relever ce qu'il dit, sans pousser plus loin, sentant le danger que cela pourrait représenter pour lui.
Il n'empêche que son gribouillis, toujours contrôlé, me laisse dans un état de stupeur. Y répondre par "une cuiller avec deux gouttes" ne me paraît pas approprié. J'y renonce, sans savoir pourquoi et prends le temps de laisser venir autre chose. C'est là que j'entre, sans le savoir, dans cet espace "entre deux" de l'"intuitio"[1]. Il ne s'agit nullement d'un pressentiment, ni même du fait que j'aurais "deviné" quelque chose. Non, ce dessin s'imposait à moi après que j'avais observé quelque chose chez lui qui ne voulait pas bouger. Je me disais "je vais lui mettre quelqu'un qui se détend. Un glandu dans son fauteuil". Je rajoute, comme je fais bien souvent, sans plus réfléchir, des boucles sur la tête du personnage. Ma stupéfaction est alors au comble quand l'équipe m'apprend dans l'après-coup qu'il passe ses nuits sur le canapé du salon, parce sa peur est trop grande face au sommeil dans sa chambre. Le gribouillis l'a fait entrer de plain-pied dans l'espace "entre", et moi-même, avec un peu de retard, je l'ai suivi.
Sa réponse ne se fait pas attendre : "un drôle d'animal", comme il dit, exprime à la fois le goût plus libre qu'il a pris de me répondre à mon gribouillis, sa capacité, cette fois-ci, de l'intégrer dans le dessin, et la monstruosité des bras de pieuvre ou des serpents de la Gorgone, reprenant encore une fois l'élément sémiologique de ses boucles à lui.
Je le remercie de m'avoir permis d'échanger avec lui et de donner la possibilité au groupe présent à l'entretien de pouvoir ensuite réfléchir au travail effectué avec lui et lui demande s'il veut qu'on en reste là, déclenchant la réponse spontanée, "oui, s'il vous plaît", sur un ton d'imploration.
L'intuition est un étrange mot, puisqu'il dérive d'un mot latin, "tueri"[2], qui veut d'abord dire "observer", un verbe déponens[3], donc un verbe passif qu'on traduirait normalement par "je suis observé", ce qui veut dire que tueor, "j'observe", est actif, tout en ayant une forme passive. Il me semble que c'est ce que j'ai vécu en voyant cette forme gamelle-arène-centrifugeuse. Une forme qui concentre sur elle les regards, selon l'interprétation de D, ou gamelle de chien pour moi, et donc, centripètes, et donne une sensation de vertige, donc centrifuge, selon une de mes impressions contradictoires. On est dans ces formes antiques à double valence contradictoire qui, visiblement, continuent à nous habiter. La parallaxe apparaît.
Ma réponse a touché de très près une situation qu'il connaît, "glander dans un fauteuil", trop près, certainement, comme le semble dire son dernier dessin. C'est sur cela que je décide d'arrêter. La boucle me semble avoir été bouclée, et sans jeu de mots.
L'intérêt de ces interventions dessinées est, comme le dit Winnicott avec insistance, d'aborder des sujets parfois douloureux sans imposer nécessairement la mise en mots, trop dangereuse pour certains enfants. En même temps, ils permettent une transmission à l'équipe soignante qui demande de l'aide pour un cas extrêmement difficile. D'avoir pu assister au déroulement puis au débat qui a suivi, leur a permis de saisir qu'il y a peut-être deux voies à favoriser en même temps : à la fois une prise en charge qui encadre ce jeune habité par une violence et une angoisse qui risquent de le déborder et de devenir dangereuses et un apaisement dans une forme d'échange thérapeutique qui lui permet d'approcher sous une forme prudente, les fantômes qui le hantent.
L'intuition, avec son origine de verbe passif, n'est pas la seule surprise que nous réserve le latin. "Dire" est également un verbe déponens, fari[4], quoiqu'il existe dicere et encore d'autres verbes actifs en latin pour l'exprimer. Il n'en reste pas moins que quand je veux dire "je dis", je l'exprime, avec fari, donc avec for (à remarquer que c'est en plus une forme irrégulière) en forme passive. Je suis dit/e, donc, à savoir que la parole de l'Autre m'habite/me fait dire. Nul doute que c'est ce que cherche à exprimer D. Tant que nous ne pouvons pas nous détacher du regard persécuteur de l'A/autre, nous interprétons ses intentions comme un danger qui nous menace. Son envie d'apaiser les participants au concours de tondeuses montre que lui-même a l'intuition d'une issue possible, mais le choix pour lequel il opte le fait tourner en rond. Cela aussi est exprimé dans l'image de l'arène.
Il est intéressant, par ailleurs, de comparer ce qui m'est arrivé dans l'échange avec D avec ce que dit Socrate à Ménon, à propos de l'échange avec l'esclave. Dans l'explication qu'il donne à Ménon de la compréhension qu'acquiert l'esclave du calcul qu'il faut faire pour passer de la surface d'un carré au double de sa surface, il dit qu'il faut que l'esclave passe par un état de "torpeur", avant de comprendre que quand il veut obtenir le double de la surface d'un carré, il ne doit pas doubler la longueur des côtés, auquel cas, il obtiendrait le quadruple, mais la diagonale. Il dit que cette "torpeur" est nécessaire pour avoir accès à la "réminiscence".[5] Il est intéressant qu'il prenne l'image de la torpeur, donc l'état provoqué par le poisson torpille, du fait de la décharge électrique qu'il produit en état de danger et qui déclenche un évanouissement chez sa victime.
Bien entendu, il ne s'agit pas ici de la "mémoire retrouvée" au sens de Socrate, mais il nous est permis d'extrapoler. Socrate parle de ce qui est "déjà en nous", quand il parle de réminiscence. Ce qui s'est passé pour D et aussi pour moi, c'est davantage une prise de conscience de quelque chose qui nous habite et qui résonne en nous quand nous sommes transférentiellement en lien avec un autre. Ce quelque chose s'appelle l'inconscient et s'ouvre à des moments que Winnicott n'hésite pas à appeler des moments sacrés. Donc, oui, il y a une forme de réminiscence, mais pas au sens socratique qui est une mémoire universelle, alors que l'inconscient est singulier, à moins de se référer à Jung.
Ce qui rend la chose tellement délicate, c'est que, dans le cas de D, nous avons à faire à une psychose et que trop d'insistance risque de déclencher une catastrophe. Ce qu'il ne peut, ce qu'il ne sait pas, faire, est de transformer ce qu'il ressent en représentation. La Chose est là et l'habite dans sa dimension réelle et jaillit telle quelle dans notre rencontre. Soit il est collé entièrement à mon gribouillis, comme sur le premier dessin, sans différence entre lui et l'A/autre, mais aussi comme un pare-angoisse, soit il nous livre la Chose telle quelle, sans pouvoir mentir, comme nous le permet à nous autres névrosés, le passage par le stade du miroir. Entre l'inconscient et le conscient, il n'y a pas pour lui le filtre-barrage du refoulement. Donc ce qui se dit devient du réel. Autant ne pas trop chatouiller, la torpille pourrait attaquer.
La faillite de l'identification est patente : D n'a pas pu se loger dans le lieu de l'Autre, en tant qu'a-sujet, puis se différencier progressivement par des identifications et refoulements successifs. Nous en avons une illustration dans le dessin numéro 1. Il n'a pas pu construire une structure qui lui permet de filtrer les éléments comme le décrit Freud dans la lettre 52 à Fliess. Il n'y a pas de barrages ni de filtres entre la perception, signe de perception, l'inconscient, le préconscient, le conscient. Pour certaines choses, oui, et cela nous permet de parler de forclusions partielles, mais pour d'autres, non. Les éléments du "tous pareils" et les "boucles-bras-de-pieuvre-serpents-de-le-Gorgone", du dessin numéro 7 sont là pour en témoigner.
L'intuition est donc effectivement liée au désir, comme le formule Carlo Ginsburg à la question de son interlocutrice, mais force est de constater que si elle n'est pas filtrée par le refoulement secondaire et solidement arrimée à la castration symbolique, elle peut être ravageuse dans sa forme paranoïaque.
une comparaison
Il peut être intéressant de comparer à un jeu de squiggle avec un enfant qui a eu une évolution un peu moins chaotique.
Très intriguée par un squiggle que j'avais fait avec une jeune écolière qui était incapable de se décoller de mes formes de gribouillis, j'ai demandé à mes deux petites-filles respectivement de 7 et de 10 ans, si elles voulaient bien jouer aux cobayes. Elles l'ont fait avec beaucoup de plaisir, qui, du reste était partagé. J'ai fait du travail à la Piaget.
Elise 7 ans
1 EM - E "le S" (elle copie d'abord lentement mon gribouillis puis le termine à sa manière. Je ne lui fais pas remarquer le L en miroir pour ne pas induire une attitude scolaire)
2 E- EM des lunettes
3 EM-E (visiblement influencée par la forme des lunettes, mais avec une interprétation remarquable) un pont avec des bonshommes dessus. Un récit.
4 E-EM un palmier
5 EM - E Rigolo (elle est visiblement inspirée par la lettre S du début, et fait ici un mot entier de mon gribouillis. C'est l'effet habituel quand l'enfant prend plus d'aise dans les interprétations des formes). Une joyeuse interprétation du R qu'elle croit deviner.
6 E - EM une fleur
7 EM - E un lapin
Sofia, 10 ans
1 EM - S le ballon
2 S - EM le chapeau à plumes qui s'envole
3 EM - S fille aux cheveux au vent
3 bis S - S "ah je sais!" (2x Sofia: gribouillis en noir, complété par S en rouge) : des spaghettis dans l'assiette. L'interprétation lui vient tout de suite après avoir fait le gribouillis et elle demande à dessiner elle-même
4 S - EM un animal
5 EM - S des spaghettis en train de cuire (c'était l'heure de manger, elle avait visiblement faim)
6 EM - S autorisation parentale (on avait fait une erreur de tour de rôle, donc deux fois EM - S)
Ce qui est remarquable, c'est qu'à chaque fois, l'utilisation du gribouillis est jubilatoire pour les deux filles. Très clairement, l'utilisation du squiggle avec les deux petites-filles a déclenché la dimension de "jeu" et non la dimension du travail dans le transfert, ce qui veut dire que jamais, dans les séances avec les enfants en analyse, je n'ai l'impression de "jouer". Ce sont d'autres mécanismes qui se mettent en place dans ces deux situations. Et encore heureux, si on pense aux ravages qu'ont déclenché les "analyses" que Freud, Klein et Hermine von Helmut ont déclenchés. S'interdire de faire des interprétations avec ses propres enfants est un impératif catégorique.
Accepter la parallaxe
L'expérience du squiggle en séance ouvre un espace inconnu dans lequel se joue une forme particulière de récit. Le fait de la situation inhabituelle déclenche chez les deux interlocuteurs des mécanismes qui favorisent le transfert, à condition qu'on renonce à s'y engager sous forme de jeu et de distraction. Car dans la situation transférentielle, c'est l'inverse de la distraction qui se met en place : il s'agit d'une concentration extrême pour s'emparer d'une forme inconnue et d'en faire quelque chose de communicable à l'autre. Phénomène paradoxal pour le moins, puisqu'il s'agit de se mettre en état d'écoute flottante comme le dit Freud, à savoir une écoute qui ne se concentre pas sur le contenu, mais qui doit créer une ouverture à tous les phénomènes qui se présentent. L'effort de concentration consiste à ne pas se laisser parasiter par le monde du quotidien, nos propres préoccupations. En ceci, effectivement il se distingue radicalement de ce qui se passe dans le squiggle-jeu, où au contraire, comme dans d'autres jeux, comme le Pictionnary ou la Puissance Quatre, où il s'agit d'être à l'affût de ce qui pourrait surprendre l'autre. L'état de compétition est permis, à ceci près que je tiens scrupuleusement à respecter la maturité intellectuelle de l'enfant avec qui je joue. C'est cela qui explique que je ne dis pas à l'enfant de 7 ans qu'elle a écrit son L à l'envers. Il ne s'agit pas de "bien faire", comme à l'école, mais de s'amuser.
Je ne m'amuse pas avec D, ni ne me mets en concurrence avec lui. Même au contraire, plus le processus avance, plus je suis préoccupée. Je sens le danger pour lui. Le seul point de concentration dans cet espace ouvert est celui de trouver une réplique au plus près de son tourment indicible. En ceci, je considère cet échange comme réussi. Une forme de transfert a pu s'installer, même si un travail sur les phénomènes ne serait possible que dans la durée. Cela illustre l'utilité de la présentation de malades, dans la mesure où les personnes présentes ont pu assister au cheminement que je parcours avec ce jeune. C'est l'illustration même de ce que Marcel Granet entend par "méthode", à savoir la découverte dans l'après coup d'un processus qui les enseigne.
Sans le savoir consciemment, D a illustré ce qui est si menaçant pour lui. La difficulté dans la psychose réside en l'incapacité de reconnaître les fantômes comme les siens. La seule protection est de les attribuer à l'autre. La Ver-werfungfreudienne, traduite paradoxalement par Lacan par for-clusion, a comme résultat de ne pas pouvoir assumer la division. Division entre conscient et inconscient, séparation entre soi et l'A/autre. Dans le reste de l'entretien avec D, les phénomènes de projection du danger sur l'autre sont permanents, tout comme l'identification paranoïaque au grand Autre non barré. D fait lui-même ses propres lois et les impose à l'autre. Il voit sur l'autre ce qu'il est incapable de voir en lui-même. En ce sens, le terme de Ver-werfung de Freud, qui comporte le radical "werfen", dit la réalité du processus, donc jeter et non enfermer, comme l'indique le radical de "clusion" dans le terme choisi par Lacan. On comprend néanmoins les raisons du choix du terme, puisque Lacan s'appuie sur la notion juridique du terme allemand de "trop tard" et donc "plus susceptible de jugement du fait du dépassement du délai imparti". Par ce biais -là, Lacan fait résonner ce qui est absent dans le choix psychotique, à savoir le jugement d'attribution, puis la Bejahung, l'assentiment de l'autre présent au processus du miroir et confirmant la pertinence de la découverte par l'enfant de l'image virtuelle dans le miroir. Oui, D est un accidenté du premier moment du miroir, certainement du fait de l'incapacité de son entourage d'anticiper la subjectivité pour bébé qu'il était. C'est trop tard, forclos, d'où la réponse à la Bartleby: "je préfèrerais pas", ou "oui, on arrête-là, s'il vous plaît".[6]
Si je compare les premiers dessins respectivement de S et de E, on voit bien que pour S, le squiggle la trouble. Elle ne peut pas l'inclure dans un dessin qu'elle ferait avec, mais elle trouve une pirouette en l'intégrant dans un récit global, une scène, et le marque d'une inscription pour indiquer que ce n'est plus un gribouillis mais un ballon, ajoutant pour faire bonne mesure le mouvement de l'air ascendant, par des traits. E, pareillement, est troublée et commence par recopier mon gribouillis, puis après un moment d'arrêt, continue le sien tout en cherchant à interpréter la forme. Elle jubile quand elle y découvre le S. Donc les deux ne se confondent pas avec mon propre gribouillis mais tentent victorieusement de l'interpréter. Elles marquent les deux positions, la mienne et la leur. Elles acceptent la séparation au sens relationnel et au sens interprétatif du dessin. Elles établissent la parallaxe. D ne peut pas. Mon gribouillis l'envahit, prend possession de lui et l'amène à le restituer tel quel en miroir. C'est du même, pas du différent, comme l'exige la parallaxe. C'est de la réduplication.
Dans son travail sur la parallaxe, Slavoj Zizek souligne ce double positionnement étrange entre sujet de l'inconscient, enté sur l'Autre, et le moi, entre sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé. "L'Autre est par définition un abysse pour moi, il est "opaque", autrement dit, je suis toujours conscient du fait que ce que je connais est une surface phénoménale potentiellement trompeuse"[7], dit-il, car est-on si sûr que cela de ce que l'Autre soit ce qu'il dit être pour moi? D'où la réponse claire et nette de D: "je suis bien mieux servi en ma propre compagnie", sauf qu'il paie cette posture de terreurs nocturnes, entre bien d'autres tourments.
[1] CNRTL (Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales)
intuitio: Étymol. et Hist. 1. [Fin xives. d'apr. Bl.-W.1-5] 1542 « action de contempler » (P. de Changy, De l'office du mary, chap. 14 ds Hug.); 2. 1752 « connaissance immédiate » (Trév. Suppl.); 3. 1831 « pressentiment qui nous fait deviner ce qui est ou doit être » (Balzac, Peau chagr., p. 264). Empr. au lat. scolast. intuitio, déjà attesté à basse époque au sens de « vue, regard » (Nierm.), lui-même dér. de intueri « regarder attentivement; avoir la pensée fixée sur ».
[2] verbe passif à sens actif
[3]DICOLATIN:
Tueor, eris, tueri, tuitus sum, transitif
sens commun (1 siècle avant Chr) Cicéron: préserver (v t) garantir (protéger, sauvegarder) voir préserver
sauvegarder v t: défendre, protéger, voir sauvegarder
veiller sur v t indirect (protéger) voir veiller
(un siècle avant Chr) Virgile
observer v t : surveiller, regarder, avoir les yeux sur, voit observer
regarder v t : porter les yeux, la vue (observer, avoir les yeux sur) voir regarder
[4] for: je dis
faris: tu dis
fatur: il dit
famur: nous disons
fatur: vous dites
fantur: ils disent
[5] Platon, Ménon, Livre de Poche, p.85
[6] Herman Melville, Bartleby, le scribe, nouvelle, en français publiée en 1951
[7] S.Zizek, La parallaxe, Fayard, 2008, p.293